Une leçon de la pandémie : le Canada doit rebâtir la fabrication


Mark Rowlinson

Un des sous-produits de la pandémie mondiale de la COVID-19 est que tout à coup, les gens sont intéressés de savoir où les produits sont effectivement fabriqués. Le lundi matin 13 avril, la manchette du site Web de la CBC était Canada building its own PPE network in China (le Canada bâtit sa propre chaîne d'approvisionnement d’équipements de protection individuelle en Chine). Comme le soulignait le Toronto Star dans son éditorial du 7 avril intitulé Canada will need a new industrial policy (le Canada aura besoin d'une nouvelle politique industrielle), «ce n’est peut-être plus une si bonne idée» de dépendre de produits fabriqués à l’autre bout du monde quand le pays cherche à se procurer de l’équipement médical par tous les moyens.

En réalité, il est bien connu que le Canada n’a pas de politique industrielle visant à promouvoir la fabrication intérieure de pointe depuis des décennies. Notre politique manufacturière a largement consisté à signer autant d’accords de libre-échange que possible afin de garantir des marchés aux produits canadiens, tout en cherchant à importer les produits les moins chers qui soient et à externaliser les chaînes d’approvisionnement. Non seulement une telle politique a-t-elle fait en sorte que nous n’étions pas préparés à la pandémie, mais elle s’est également poursuivie au détriment de bons emplois au Canada.

Cependant, lorsqu’il s’agissait de planifier et de promouvoir la fabrication chez nous, les gouvernements canadiens n’ont eu aucune vision à long terme.

Les résultats sont prévisibles. Depuis 20 ans, le PIB de la production industrielle a essentiellement stagné au Canada. L’industrie de la fabrication représente autour de 10% du PIB, contre 16% environ en 2000, et bien moins que le sommet de 30% enregistré dans les années 1950. Il a effectivement fallu près de six ans avant que notre secteur manufacturier ne se remette de la crise financière de 2008-2009. En revanche, l’Allemagne, pays doté d’une stratégie industrielle nationale, a vu son PIB issu de la production industrielle augmenter de plus de 66% depuis 20 ans et, après la crise financière de 2008, son secteur manufacturier a rebondi en moins de trois ans.

Bien entendu, la négligence du secteur manufacturier canadien était déjà un problème, longtemps avant qu’il ne soit évident que nous n’avions pas la capacité de produire de l’équipement de protection individuelle pendant la pandémie. Le recul du secteur a constitué un facteur clé de la stagnation des salaires, de la décroissance de la syndicalisation et de la dépendance grandissante du pays sur l’extraction et l’exportation de ressources naturelles non transformées. En 1980, la fabrication représentait près de 20% de tous les emplois canadiens, alors qu’en 2019, elle avait régressé à 9%.

Le Canada est effectivement de plus en plus reconnu comme une économie tributaire de l’exportation de matières premières. En tant que secteur capitalistique, l’extraction des ressources soutient de bons emplois pour nos travailleurs, mais en pourcentage du total des emplois, ce secteur représentait environ 3% du total en 1980, et moins de 1,7% en 2019. Nous avons perdu la capacité d'utiliser notre base de ressources afin d’alimenter une économie manufacturière industrielle nationale qui, en fin de compte, devrait soutenir un nombre beaucoup plus important de travailleurs et de régions.

Il est plus que grand temps que le Canada s’attaque à ce problème. En se concentrant sur une stratégie de croissance industrielle, les gouvernements peuvent contribuer à faire en sorte que la reprise économique qui suivra la pandémie soit plus durable, qu’elle crée de meilleurs emplois et, si nous faisons bien les choses, que nous puissions atteindre nos objectifs en matière de changement climatique.

Comment pouvons-nous y arriver? Premièrement, quand les gouvernements chercheront à stimuler la reprise économique, la relance devrait être assortie de conditions : création d’emplois immédiate, productivité économique et investissements à moyen et à long terme. Ces dernières années, les gouvernements canadiens ont été tout à fait disposés à offrir des prêts à faible taux d’intérêt au secteur manufacturier afin de stimuler les investissements à court terme, qui étaient suivis de l’inévitable séance politique de photos de travailleurs reconnaissants portant des casques de protection devant de gros appareils. Cependant, nous sommes loin d’une stratégie industrielle à long terme. En outre, trop souvent, le soutien gouvernemental n’a pas été relié à la création d’emplois à long terme. La situation doit changer.

Deuxièmement, tous les paliers de gouvernements doivent utiliser le pouvoir des dépenses d'infrastructure et des marchés publics afin de soutenir l’industrie canadienne et de maximiser la création d'emplois au Canada.

Depuis des années, nos gouvernements parlent de la nécessité d’investir dans les infrastructures, et il est certain qu’un élément clé de la relance postpandémique consistera à accélérer les projets d’infrastructure. Là encore, depuis des décennies, le pays n’a pas réussi à utiliser les marchés publics dans les projets d’infrastructure afin de maximiser la création d'emplois chez nous.

Bien sûr, un facteur qui n’aide nullement est que les accords commerciaux, notamment l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne, limitent la capacité du Canada à insister pour que les marchés publics nationaux créent des emplois au Canada. En outre, vous pouvez être certains qu’aux États-Unis, des programmes dynamiques privilégiant l’achat de biens américains seront certainement à l’ordre du jour du grand marché public des approvisionnements, et aux termes de l’Accord États-Unis–Mexique–Canada conclu récemment, le Canada n’a pas d’accès préférentiel aux marchés publics américains.

Les gouvernements canadiens devront donc maximiser la création d’emplois industriels ici même et, à cette fin, ils devront peut-être se montrer fermes face aux protestations de l’Organisation mondiale du commerce ou de l’Europe.

Enfin, parce que nous avons négligé notre base manufacturière pendant des décennies, nous sommes plus que jamais dépendants de l’extraction des ressources, et l’extraction des combustibles fossiles représente plus des deux tiers de notre secteur des ressources actuel. Il est également vrai que bon nombre de nos emplois dans la fabrication sont liés au secteur des combustibles fossiles. Néanmoins, face à la faiblesse des prix de ces matières premières, le secteur manufacturier devra manifestement jouer un rôle essentiel si nous voulons atteindre nos objectifs en matière de changement climatique.

Les chaînes d'approvisionnement minières et manufacturières sont essentielles à la production des biens dont nous avons besoin dans une économie à faibles émissions de carbone, qu’il s’agisse de transport en commun, d’éoliennes ou de véhicules électriques. Néanmoins, il est clair qu’aucun de ces biens ne sera fabriqué au Canada si nous ne disposons pas d’une stratégie pour y parvenir.

Alors, comment pouvons-nous promouvoir la fabrication et atteindre nos objectifs sur le changement climatique? Évidemment, nous devrions promouvoir l’investissement dans l’énergie propre, à condition qu’il soit assorti d’emplois canadiens. C’est ce que l’Allemagne compte faire. Par ailleurs, l’Allemagne cherche aussi à subventionner l’industrie lourde dans le but de réduire les émissions et d’entamer le processus visant à réduire sa dépendance à l’énergie fossile.

Le Canada possède déjà de l’acier et de l’aluminium parmi les plus propres au monde, grâce notamment à son approvisionnement en électricité à teneur relativement faible en carbone. À plus long terme, nous pouvons tout de même devenir un leader mondial de l’industrie manufacturière si nous arrivons à promouvoir et à établir une base manufacturière à faibles émissions. Le Québec est un chef de file dans le domaine de l’aluminium à faible teneur en carbone, mais le reste du Canada doit se rattraper et promouvoir de nouvelles technologies, par exemple, en développant l’utilisation de l’hydrogène à zéro carbone dans les applications industrielles.

De manière générale, les gouvernements canadiens ont compté sur le développement du commerce mondial et les marchés libres pendant des décennies dans le but de créer des emplois au Canada. Non seulement une telle stratégie nous a-t-elle privés de la capacité de fabriquer des fournitures médicales essentielles pendant la pandémie, mais nous nous retrouvons également avec une base manufacturière nationale affaiblie qui n’a pas reçu suffisamment de soutien gouvernemental. Il nous reste à espérer que la crise actuelle permettra de remettre une stratégie à long terme de création d’emplois industriels à l’ordre du jour national.

- Cette chronique de Mark Rowlinson, l’adjoint au directeur national du Syndicat des Métallos et le président de Bleu Vert Canada, a été publiée sur le site de l’Institut Broadbent (en anglais). Meg Gingrich du Service de recherche des Métallos a contribué à la recherche et aux observations dans cet article.

 

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